Introduction de Christopher Durang

Christopher Durang Explains It All for You, New York, Grove Press, 1983.

« D’abord, il y a le système solaire.

Dans le système solaire, se trouve la terre. Près de la terre, le soleil. Apparemment, Copernic avait raison, la terre tourne bien autour du soleil. Ainsi, l’église catholique eut tort de faire abjurer Galilée et, selon Brecht, l’abjuration de Galilée annonça le manque d’intégrité des scientifiques qui conduisit à la découverte de la bombe atomique et au mauvais usage de sa puissance.

Tout près, se trouve la lune.

Mes premiers souvenirs sont comme une lueur dans l’œil de mon père. Mon père s’est battu durant la seconde guerre mondiale et débarqua sur une plage de Normandie le jour J. Puis, il retourna au New-Jersey, où il rencontra ma mère.

En 1948, je me rappelle avoir été dans le ventre de ma mère. Freud a fort bien reconnu les qualités apaisantes et secrètes de l’utérus ; tandis que Jung s’intéressai à la symbolique et à l’inconscient collectif.

Ma naissance, le 2 janvier 1949, je l’ai refoulée. (Le refoulement est un don de Dieu, et nous devons l’honorer comme tel.) Je suis né à l’hôpital Montclair, grâce au docteur Nathan Ram. Harry Truman était alors président. Je fus circoncis, probablement par le Docteur Ram, et baptisé, probablement par un prêtre. Mes parents et leurs familles étaient très catholiques. Ceci eut des effets sur mes écrits et ma digestion.

J’aimais les rocking chairs, et fus un enfant sage. Je me souviens, encore au berceau, d’avoir compris, grâce à ma mère, que l’on ne tenait pas son doudou entre ses jambes. Ma mère, comme l’église catholique, n’avait aucune envie de savoir si le doudou était consentant ou pas ; certaines choses sont mauvaises parce qu’elles sont mauvaises.

Mes parents se disputaient, parfois en voiture, et c’était assez pénible. Je fus encouragé par ma mère et sa sœur Marion à prier Dieu pour que cessent les disputes, que la Russie se convertisse au Catholicisme, et que ma mère me donne des frères et sœurs. Mes parents divorcèrent finalement, la Russie, à ma connaissance, ne s’est pas convertie et ma mère mis au monde trois enfants morts-nés. Comme le signale Sœur Mary Ignatius_, toutes nos prières reçoivent une réponse, mais parfois elle est négative.

 

J’ai écrit ma première pièce en CE1 à l’école de Notre-Dame de la Paix. Fortement inspirée de l’épisode de J’aime Lucy_ où cette dernière a un bébé, elle faisait deux pages. Einsenhower était maintenant président. Mes parents, trop paresseux pour aménager un abri antiatomique dans notre sous-sol, durent s’en remettre aux prières pour nous protéger d’une attaque nucléaire.

Je fus éduqué par des religieuses jusqu’en 5e, puis subitement par d’intelligents et d’agréables prêtres bénédictins dans une école catholique de garçons. Je tentai brièvement de devenir délinquant et fumais des Malboros, ça dura un mois, car j’étais très petit et avais l’air idiot.

L’école se trouvait sur les terres d’un monastère, et durant mes années de collège et de lycée, je passais quelques week-ends de retraite au monastère. Prières, petit-déjeuner, prières, repas du midi, prières, repas du soir, prières, coucher. Cette prédictibilité me paraissait assez rassurante. Je décidai d’entrer au monastère après le lycée, mais ils me dirent d’attendre. Et puis, j’arrêtai simplement de croire à tout ça, ne rentrai jamais au monastère et devins un étudiant dépressif.

J’intégrai Harvard, une université non-catholique. J’avais écrit des pièces durant mes années de collège et de lycée, mais à l’université, plus rien. Mon quotidien s’était réduit à sécher les cours, dormir toute la journée, nettoyer les salles de bain (mon petit boulot du trimestre) et aller au cinéma. Cette obsession cinématographique a finalement produit A History of the American Film_. Le nettoyage des salles de bain n’a encore rien donné.

Durant ma deuxième année, je vis mon premier psychiatre qui, je l’apprendrai plus tard, était en réalité prêtre. (Non, je n’invente pas.) Le psy suivant m’aida à me débarrasser de ma depression la dernière année et je montai The Greatest Musical Ever Sung (Le plus grand musical jamais chanté), une comédie musicale Gospel farcesque et étourdissante (la Bienheureuse Mère chantait « The Dove That Done Me Wrong » [La colombe qui me fit du mal] ; la transfiguration sur l’air de « Everything’s Coming Up Moses » [jeu de mot d’après la chanson « Everything's coming up roses », Tout marche comme sur des roulettes]). Certes à l’Université, mais ça a eu lieu ! Le spectacle eut du succès mais fit aussi sensation et déclencha des critiques, comme celle d’un prête jésuite enseignant à Harvard qui, dans le Harvard Crimson, me décrivit comme : « un cochon piétinant dans un sanctuaire ».

Avec la représentation de cette pièce, je retrouvais la joie, éprouvée au collège et au Lycée, d’un public réagissant à ce que j’avais écrit. Je recommençai à écrire, et ce fut la première pièce de cet compilation, The Nature and Purpose of The Universe.

 

Le titre me vint d’un moment de méprise. En troisième année (1971), l’Université, éprouvée par les sit-ins, les prises de pouvoir et les demandes folles, cherchait un moyen de gérer ces désordres. Un matin, je découvris sous ma porte un livret qu’Harvard avait concocté, avec force pathétisme, pour essayer de définir son rôle ; le livret était intitulé « The Nature and Purpose of The University » (Le Pourquoi et le Comment de l’Université), que, dans un moment d’aveuglement existentiel, je lus  « Le Pourquoi et le Comment de l’Univers ».

C’est la souffrance d’une amie de ma mère - une femme adorable de trente-cinq ans, mère de cinq enfants, mariée à un alcoolique brutal - qui déclencha l’écriture de cette pièce. Elle avait demandé au prêtre de la paroisse, homme admirable et respecté de tous, si elle pouvait utiliser un contraceptif pour se protéger au cas où son mari la violerait dans un moment de rage éthylique ; le prête y avait réfléchi pendant le repas, puis avait dit non. Le mari la violenta bel et bien et elle eut un sixième enfant. Cependant, cette pièce ne traite pas de l’esclavage de la maternité, mais d’une vie faite de souffrances et de déceptions, et du fait que l’église catholique encourage parfois l’acceptation masochiste de celle-ci (le sacrifice, la souffrance du Christ, c’est ta croix à porter, tu seras récompensé dans l’autre vie).

Pourtant, ce qui est important à souligner pour ce que l’on nomme mon évolution, ce fut la jubilation que j’éprouvais à son ton particulier ; je gloussais bruyamment en l’écrivant. Durant ma période mystique, je voyais la souffrance avec compassion et comme quelque chose que le Christ souhaitait pour me rendre meilleur. Puis, sans plus de religion, je trouvai la souffrance (la mienne, celle des autres, le concept même) totalement paralysante, et durant mes années d’université, débitais des citations de films dépressifs, de façon obsessionnelle, lors de dîners d’amis, perplexes. - « Je suis usé par le chagrin et la fatigue » (Bande à part de Godard), disais-je par-dessus ma salade. Ou « Ma vie est un grand vide ; qu’allez-vous en faire ? » (Le Mangeur de citrouilles de Pinter et Clayton) avec l’escalope de veau. Ou « Entre la douleur et le rien, j’ai choisi le rien » (À bout de souffle de Godard) au café.

Mais quand je commençai à écrire Nature and Purpose, soudainement la dureté de ma souffrance m’étourdit, et je trouvai l’énergie et la distance pour savourer l’horreur de tout ça. Le public n’est pas toujours à l’aise avec cette « délectation » qui provoqua chez certaines personnes un accès de fureur.

Cette pièce constituait mon dossier d’admission à la Yale School of Drama - ainsi que la lettre me traitant de cochon.

Je fus accepté, et l’été précédant mon entrée à Yale, j’écrivis ‘dentity Crisis après avoir lu et sympathisé avec les histoires de schizophrènes relatées par R. D. Laing et Esterson dans Madness, Sanity and the Family. […]

Cette pièce a le même ton jubilatoire que Nature and Purpose. »

 

Traduction : Pascale Caemerbeke